Les anciens mineurs
Benziadi Chikh
Mineur et historien
Les gueules noires du syndicat
Né à Saïda en 1923, collégien à El Bayadh, poseur de rails à
la mer Niger, puis mineur syndicaliste à Kenadsa jusqu'à la retraite,
Benziadi Chikh est de ces personnages que le travail a modelé, du gagne-pain
à la politique contestataire dans une Algérie encore colonisée. Au terme de
sa carrière, dans sa villa au style européen, alors réservée aux ingénieurs
français de la mine, et se rappelant ces années de labeur s'apparentant plus
aux travaux forcés, Benziadi a cette terrible phrase : « Nous étions mal
payés, mal nourris. Nous avons connu le vin avant le lait. » Ces mots
révélant la misère que le mineur tente d'oublier l'instant d'une ivresse, la
besogne qui aliène, mais surtout la conscience aussitôt prise de sa
condition d'exploité. Car le charbon est à Kenadsa ce que n'est pas le
pétrole ailleurs. La mine tout au long de son existence a gravé sur la ville
son empreinte, aujourd'hui encore visible. Au bout des 20 km qui la séparent
de Béchar, chef-lieu de wilaya, Kenadsa arbore ostensiblement des témoins de
l'époque des geules noires. Ce que l'on aperçoit dès l'entrée, c'est cet
immense monticule crasseux qui se dresse telle une dune noire de schiste, à
un jet de pierre des carcasses des lavoirs, à présent désaffectés.
Les kenadsis, comme reconnaissants à leurs aînés, ont érigé une statue
représentant un mineur poussant un chariot rempli de la roche fossile. Le
ton est vite donné, Kenadsa n'est pas près d'oublier sa mine.
Minuscule bourgade, Kenadsa abrite dans l'intimité de son ksar d'argile tout
ce qui fait le désert. Mysticisme imposé par l'infinité de ses territoires
poussiéreux pourtant si riches. Ces trésors, au cours tumultueux de
l'histoire, furent l'objet de tant de convoitises au fil des razzias et des
colonisations. A l'origine, la cité est un centre religieux dont le
rayonnement par la grâce de Sidi M'hammed Bel Bouziane, saint patron de la
ville, arrive jusqu'au Maroc voisin. Le dôme blanchi à la chaux ou teinté
d'un vert pâle est indissociable des paysages des oasis. Mais Kenadsa, avant
même l'arrivée des français, est également connue pour son charbon qui
sommeille dans les entrailles pétrifiées du sol.
Recruté en 1943 à la mine en qualité de simple pointeur de fosse, Benziadi
Chikh évoque la mine avec une pointe de nostalgie tant la vie y était
intense, riche en épisodes qui allèrent marquer toute une génération en
dépit du travail pénible quotidiennement renouvelé. « On ne peut évoquer la
mine sans parler de ce dont elle a été à l'origine. C'est grâce au travail
des mineurs que la population a connu les premiers soins médicaux. Mais il
ne faut pas se leurrer, ici il s'agissait simplement de garder l'outil
humain en état de fonctionnement, sans plus. D'autre part, c'est à ce
gisement carbonifère que l'on doit l'électricité aussi bien à Kenadsa qu'à
Béchar. En somme, un simulacre de progrès dans une ville compartimentée
selon la nationalité et les origines tribales des mineurs. »
Et au mineur de l'époque qui s'attelle aujourd'hui à l'écriture de
l'histoire de la mine et des convulsions qui l'ont secouée d'expliquer que
chaque quartier abritait une main-d'uvre de même origine : les kenadsis,
étant chez eux, habitaient le ksar. En second lieu, il y avait l'apport
local représenté par les Doui Meniaa et les Ouled Jrir, tribus de nomades du
sud-ouest, auxquels étaient réservés les gourbis en toub. Les kabyles
célibataires, supposés habitués à la poussière des mines françaises,
habitaient les grands baraquements de l'actuelle caserne, les pièces étant
réservées aux « petits chefs venus du nord du pays ». Puis, enfin, la cité
européenne, elle-même soumise aux lois de la séparation hiérarchique. Il est
d'une évidence élémentaire que les travaux les plus faciles étaient confiés
à l'élément européen quel que soit son grade. La distinction se faisait au
niveau du logement : les ouvriers spécialisés logeaient dans des corons,
sorte d'habitations typiques aux mineurs ; les cadres moyens dans ces mêmes
corons améliorés. En dernier, les villas revenaient aux ingénieurs. Français
bien entendu.
Tout ce beau monde, auquel il faut rajouter les Marocains réputés « bons
travailleurs », vivait en vase clos, sans communiquer entre eux. C'est sur
cet aspect humain et son corollaire politique que Benziadi insistera le
plus. « De 1917 à 1975, la mine a employé 30 000 ouvriers à raison de dix
heures de travail par jour dans des tailles d'exploitation dont la
profondeur pouvait atteindre 500 m ; c'étaient de véritables tombeaux où les
mineurs travaillent couchés. Cette situation s'est aggravée à partir de 1940
avec l'utilisation des marteaux-piqueurs à air comprimé, générateurs de
poussière. Il fallait apprendre à l'ouvrier à revendiquer ses droits ;
salaire décent, conditions de travail De ce point de vue, la mine de Kenadsa
a été une formidable école de formation de syndicalistes et de cadres
militants de la cause nationale. »
Au commencement des mouvements revendicatifs, selon notre interlocuteur, les
communistes français internés au bagne de Djniene Bourezgue, près de Béni
Ounif. A leur libération, recrutés à la mine, ils mettront sur pied les
premiers noyaux du syndicat des mineurs : « Au fil des grèves de 1945, 1946,
1948 et de 1951 qui a duré trois mois, les militants du MTLD, d'abord en
concurrence avec le PCA, ont réussi à prendre la direction de la CGT et d'en
déloger les éléments européens. Fregane Amor sera le premier responsable de
la section. Il sera licencié après la grève, puis trouvera la mort au
combat. Suite à ce dernier débrayage l'ensemble des délégués syndicaux
seront licenciés. L'année 1951 est celle de la mort du syndicat de la mine
de Kenadsa. »
Quelques années plus tard, c'est la guerre de Libération. Les premiers
chouhada de la région sont tous des gueules noires sorties des profondeurs
ténébreuses de la terre. Bouamama Chatri, Si Ali Zaoui et bien d'autres
encore, dont l'histoire n'a pas retenu le nom, martyrs anonymes, auxquels
Benziadi Chikh par l'écriture de l'histoire de la mine tente de rendre un
hommage digne de leur combat. Un travail de mémoire essentiel pour l'Algérie
d'aujourd'hui.
Samir Benmalek
